Le temps : ennemi ou allié du lissier ?

Le temps est un facteur irréductible de la tapisserie. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme de ce métier et du tissu qui en découle. Le temps du geste et du choix, de la couleur qui sera la plus pertinente, de la forme la mois adaptée pour magnifier cette couleur.

On estime traditionnellement qu’en basse lisse, un lissier confirmé met environ un mois pour tisser un mètre carré, mais cela peut varier en fonction des motifs et de la taille du tissage. Pour gagner sa vie, dans ce métier, il faut donc produire environ un mètre carré à 2000€ minimum pour la main d’oeuvre pure, sachant que le coût des matières viendra se greffer à ce coût. Puisque à ce prix, il faut enlever les charges sociales (22% pour la prestation de service). Il faut compter les congés payés dans cette somme, ainsi que les frais liés à la vie de l’atelier : chauffage, lumière, bouillotte et sachets de thé.

C’est la raison pour laquelle la tapisserie, d’Aubusson ou non est aussi onéreuse. Il possible de tisser plus ou moins vite, mais cela ne varie que de quelques heures à la fin d’un tissage. Bon, d’accord, quelques heures, quand il s’agit de gagner sa vie, cela compte. Mais qu’en est-il véritablement de ce facteur temps au coeur de la naissance d’une tapisserie d’Aubusson ?

Le temps : au coeur de la tapisserie

Le temps de la tapisserie, c’est avant tout l’histoire qui, par ses motifs dans ses préoccupations a tisser l’histoire des hommes : histoire de bataille ou de chasse, de règne, de mariages royaux, histoire de religion, etc.

Elle porte également le souci esthétique d’une époque : on prendra pour preuve le motif des mille fleurs et des verdures.

La tapisserie qui traverse le temps et marque son déroulement de sa présence. Témoignage d’un temps passé et d’un travail toujours existant. Le tissage de tapisserie reste une activité internationale, qui traverse toutes les époques et toutes les cultures.

Le temps et le geste : une question de sens

Contre l’absurdité du monde

Le métier du lisser se caractérise par une série de micro-décisions, quant à la couleur qu’il choisit, et au fil de chaîne auquel il décide de s’arrêter quand il fait sa forme. Cette pratique répétée de jour en jour, permet au lissier de s’imprégner de son métier : il produit une pièce mais cette pièce s’intègre en lui, le transforme et augmente son expérience. Le travail du lissier marque son corps, par la position qu’il prend sur le métier, par la vigilance du geste afin d’augmenter son efficacité, par le temps consacré à ce travail qui contraint à une discipline de production. Le travail est donc double : il travaille et produit, mais sa production le travaille également. On pourrait s’attarder sur cette idée et se poser la question avec Marx si ce travail est aliénation ou libération ?

L’expérience du lissier qui rend donc toute sa noblesse à la notion de travail, à une époque où l’on parle de bullshit job. Cette notion est développée par l’anthropologue américain et militant anarchiste David Graber. Le «Bullshit Job» est un “emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflu ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence. Telle est sa définition du concept“.

Face à cette définition, on comprend pourquoi le métier de lissier s’oppose complètement à cette modernité absurde. Bien au contraire, il s’inscrit dans une matérialité bien réelle, dont les enjeux esthétiques sont au coeur de la beauté de ces pièces textiles.

Je suis comme je tisse

Ce qui est extraordinaire avec ce métier, et certainement avec tous les métiers d’art et de création, c’est que celui qui oeuvre n’oeuvre pas en dehors de ce qu’il est. Le geste est porteur d’une identité, et ne se contente pas simplement de mettre une brique de plus à l’édifice de construction. C’est à dire que, même si le métier de lissier est un métier d’ouvrier, il n’est certainement pas possible de le réduire à de la production aveugle, comme ce qui a été dénoncé par les philosophes du travail au XIXème siècle.

Le rapport entre la notion de travail et le métier de lissier pourrait faire l’objet d’un article complet, et je ne manquerait pas de mettre un référence à cette article lorsque je le ferai !

L’économie de la tapisserie dans ces conditions ?

A ce stade, on peut comprendre que le temps est un facteur irréductible de la production de la tapisserie. La question de la rentabilité, est maintenant au cour de nos préoccupation : à la vente, la main d’oeuvre compte pour 80% du prix de l’oeuvre finie. Réduire le temps de la production par des moyens techniques est l’un des grands enjeux du lissier.

Parmi les techniques utilisées, il y a par exemple la double ou la triple chaîne qui permet de doubler ou de tripler l’épaisseur du fil de trame et donc de monter plus vite dans l’avancement du travail. Le choix de la technique est donc ce qui permettra de gagner du temps ur le tissage et de maximiser l’efficacité. La tapisserie est un art simple, difficile, mais simple : un fil au dessus, un fil au dessous. Tout le génie et l’expérience irréductible du lissier tient dans cette équation : comment être rapide, simple et très efficace pour donc être rentable dans son travail ?

Voici l’enjeu majeur de la production de tapisserie : comment être rentable dans la tradition ? Pour cela, il faut comprendre tous les enjeux de l’expression plastique textile ainsi que les étapes de production, car la véritable rentabilité se trouve au coeur de l’efficacité. On a tendance aujourd’hui à oublier que la tapisserie se magnifie d’elle-même par sa simple existence en tant que tissu, qu’il n’est pas nécessaire d’en faire de trop pour être efficace : et c’est tout le génie du cartonnier, qui ne saurait être qu’un excellent lissier, car c’est lui qui guidera les décisions de tissage de son collègue.

Mais cela sera l’objet d’un autre article : la relation du lisser et du cartonnier.

Catégories : Tapisserie

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