La division des tâches

La création d’un tapisserie se fait traditionnellement à plusieurs mains : celle d’un artiste qui souhaite se faire tisser, celle du cartonnier, qui maîtrise les tenants et les aboutissants de la tapisserie, capable de comprendre les besoins et les souhaits de l’artiste tout en étant en mesure de comprendre la transposition en textile d’une oeuvre qui n’est pas conçue pour cela à l’origine. Enfin, le lissier, qui, aidé de l’expertise du cartonnier pourra tisser l’oeuvre en tant que telle, puisqu’il maîtrise la technicité du textile, la façon dont les couleurs vont jouer les unes avec les autres sur le tissu. La technique permettra de rendre hommage au fonctionnement des couleurs les unes avec les autres et la plastique du tissu de tapisserie. Il est l’opérateur final, celui a possède la dernière décision, la meilleure, celle qui sera la plus efficace en termes de temps et de moyens, pour un effet maximal.

La division des tâches dans la création d’une tapisserie

Echanger pour comprendre les enjeux de chacun

On peut donc regrouper les spécificités de chacun comme suit :

  • L’artiste : il possède un imaginaire et un fort impact esthétique dans des techniques plastiques qui sont les siennes (peinture, photo, collage, etc.) Il est porteur de sens et traduit son monde en image, en respectant les codes graphiques des arts plastiques.
  • Le cartonnier : il possède et maîtrise l’ensemble des techniques de tapisserie et comprend les rendus visuels. Il est l’interlocuteur privilégié de l’artiste. Il est en mesure de faire le lien entre pratique plastique et écriture textile. Il amorce l’interprétation de l’oeuvre plastique en oeuvre textile dont les techniques ne se recouvrent pas nécessairement.

Ses prérogatives sont :

la rentabilité est assurée dès l’écriture du carton
  1. la connaissance de la tapisserie, de son écriture technique au cours de son histoire,
  2. la connaissance du dessin, et du vocabulaire plastique (gamme de couleurs, rythme, valeurs, ombres, forme, etc.)
  3. la maîtrise et la compréhension des enjeux financiers liés à une écriture textile et permet de faire gagner de l’argent à son atelier en anticipant l’efficacité du tissage.
  • Le lissier : il est l’opérateur final de la tapisserie. Il est le technicien du tissu et comprend les enjeux au coeur d’un tissu de tapisserie. Il prend la décision finale sur le travail du cartonnier et reste son critique privilégié.

Quand tout se passe bien : j’ai un bon cartonnier

A la lecture du paragraphe précédent, on comprend que le rapport entre les trois têtes pensantes de la tapisserie est essentiel. Le dialogue est ce qui permet que le processus de production se passe bien. En règle général, dans les ateliers, le lissier est aussi son propre cartonnier, parce que ce passage lui permet de se familiariser avec l’oeuvre, d’anticiper les difficultés à venir et de mieux les surmonter. Lorsqu’on est seul dans un atelier, l’enjeu est de produire rapidement et efficacement, afin de gagner sa vie, tout simplement. Il faut donc être le plus rentable possible, et le plus performant possible pour produire de belles oeuvres afin d’assurer sa réputation.

Lorsqu’on travaille dans des structures plus grandes, la qualité de cette relation permet a chacun de produire efficacement et sereinement. La question de la rentabilité est donc dédoublée entre le lissier et son cartonnier, et la production dépend de leurs compétences respectives.

Lorsque j’ai un bon cartonnier, le travail anticipé est de qualité. Puisque mon cartonnier est avant tout un bon lissier, il comprend les écueils par lesquels je vais passer en tant que lissière et peut les anticiper en les écrivant sur le carton. Il me propose un guide, qui facilitera la transposition textile, me laissant, à moi, en tant que technicienne, la surveillance de la qualité de mon tissu et la validité de ses choix chromatiques et techniques.

Lorsque j’ai un bon cartonnier

Le schéma ci-dessus permet de comprendre que le cartonnier est le rouage principale entre l’artiste, qui ne connait pas l’écriture textile, et le lissier qui est l’exécutant final.

Quand tout se passe mal : mon cartonnier est une quiche

Quand mon cartonnier ne connait pas son métier, c’est alors que tout bascule et que le tissage de tapisserie, ordinairement un plaisir, devient un enfer. L’anticipation est mauvaise et les choix sont peu ou pas pertinents, ce qui contraint le lissier à tout reprendre systématiquement. Le rythme de travail est brisé, les interrogations se succèdent, on fait, on redéfait, et la perte de temps et donc d’argent est considérable.

A la lumière des deux schémas, on voit que, lorsque le carton est de qualité, les deux rouages, celui de l’artiste et du lissier, sont entrainés par la dynamique du cartonnier. Le langage est clair et l’intention de l’artiste est bien représentée et traduite dans l’écriture textile, ce qui permet d’anticiper au maximum la décision du lissier et de la guider au mieux.

Au contraire, dans le dernier schéma, on voir que tout repose sur les épaules du lissier, qui doit entrainer les deux autres rouages, et que cela demande plus d’énergie et donc, de temps.

Et quand on est tout seul, alors ?

Quand on est tout seul, on a le choix entre l’interprétation et la création. Comme je l’ai dit dans différents articles et vidéos, j’ai le choix de partir d’un support graphique existant (photo, peinture, collage, etc.) ou de le produire moi-même, ce qui fait de moi l’artiste également.

  • Si je suis l’interprète : je suis libre de l’oeuvre que je décide de tisser (sauf si c’est une commande et attention aux droits d’auteur). Je suis alors cartonnier, et l’interlocuteur privilégié de l’artiste tout au long de la production. Mon rapport initial au carton me permet d’anticiper les difficultés à venir sur le tissage et d’y répondre préalablement.
  • Si je suis l’artiste : je produis mon oeuvre. Mais l’écueil le plus redoutable est de garder le lissier et le cartonnier (que je suis par extension) au dehors de ma création, autrement, je risque de me limiter dans ma production graphique et de me brider. Il faut bien prendre garder à ne pas mélanger les casquettes et à conserver des méthodes de travail !

Lorsque que je suis mon seul outil de production

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